*Mention honorable Concours Litteraire 2001 UQAC/Saguenay-Lac
Saint-Jean
Marcel a rêvé
d'une rue d'une ville d'autrui. Une rue distante, éloignée
du bruit du centre-ville. Avec des grandes maisons, des jardins obscurs
et remplis de champignons, d'escargots et d'arbres sombres. Dans la rue,
il y a une grande maison de style victorien très ancienne, avec
des murs en briques rouges couverts de lierre. Dans la maison, il y a beaucoup
de chambres. Quelques unes avec des fenêtres condamnées qui
montrent des murs nus. Dans la chambre, il y a une bougie allumée
sur une table en bois. Une sorcière
habillée en noir lit un jeu de cartes très usées.
La sorcière se lève, prend un couteau de boucher récemment
aiguisé et marche dans le rêve de Marcel.
Estela sait que la femme en noir est
folle. Ella sait que désire la tuer. Et elle sait qu'elle ne pourra
rien faire pour l'éviter. Depuis son enfance, elle se souvient de
nombreuses légendes de sorcières du Finistère, qui
dévorent les entrailles fraîches de leurs victimes dans des
rues oscures. Des histoires qui l'effrayent en secret dans ses rêves.
C'était une imprudence de se promener ce soir exactement par cette
rue solitaire, et pire encore, de s'arrêter, de regarder la maison
avec des murs remplis de lierre, d'entendre la vielle lui demander de l'aide
pour déplacer quelque chose dans la maison. La femme était
une étrange vieille. Estela l'a su presque au début car la
femme était une sorcière. Elle n'aurait pas dû entrer
dans la maison, ni accepter non plus la tasse du thé bizarre, de
couleur rouge foncé que lui a été offerte. Elle n'aurait
pas dû s'attarder plus d'une minute dans la maison maudite avec plusieurs
chambres fermées. Les sorcières n'existent pas seulement
dans les cauchemars ou les livres
d'enfants. Les sorcières existent dans des maisons maudites rêvées
dans des villes d'autrui. Soudain, un vertige commence à
l'envahir. Petit a petit elle cesse d'entendre la voix de la vielle, qui
joue avec un jeu de cartes usées en parlant toujours une langue
étrangére. Factum hoc existentiam. Dei probat sine dubio.
Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum, et in via peccatorum non
stetit. Estela est malade. Elle s'assoit chancelante, sur la chaise
en bois à grand dossier. Elle s'appuie sur la table, et la lumière
de la bougie se fait noire et projette des ombres hésitantes sur
les murs nus. In cathedra pestilentie non sedit.
Marcel continue de
rêver la chambre de la sorcière. Une seule bougie allumée
offre une lumière graisseuse et noire qui se colle aux objets. Outre
la sorcière il y a quelqu'un dans la chambre, assis sur la chaise.
Quelqu'un que Marcel n'est pas capable de distinguer avec clarté,
mais qui est angoissé et attaché des pieds et des mains.
La sorcière marche vers la chaise en bois avec un couteau à
la main, en dirigeant adroitement la pointe aiguisée vers un cou
sans défense. Il sait que la sorcière mangera immédiatement
après les entraîlles chaudes de la victime. Marcel se réveille
à ce moment. Un cauchemar hideux avec une sueur froide, comme toutes
les cauchemars hideux. Il est sept heures soir et c'est l'heure de la promenade
du week-end. Il quitte sa maison en marchant d'un air distrait et, sans
le vouloir, se dirige vers le centre-ville. Le bruit le gêne, alors
il tourne à droite et se promène dans les faubourgs de la
vieille zone résidentielle de Montréal. Il marche dans des
ruelles tranquilles mais un peu solitaires. Il arrive sur Queen Mary.
Des façades élégantes de maisons anciennes avec
des grandes jardins. Pas une âme dans la rue. Personne n'ose perturber
les enchantements de la nuit. Une de ces rues pourrait-elle être
celle de son rêve? La réalité pourrait-elle exister
dans les cauchemars les plus fous ? Marcel obtient la reponse au
moment où il passe devant une maison couverte de lierre qui se ressemble
à la maison du rêve. Des briques rouges derrière la
plante grimpante. Le même jardín avec des champignons, des
lichens et des arbres qui l'obscurcissent dans ses cauchemars. Les multiples
chambres qui, peut-être cachent des horreurs à l'intérieur.
La chambre à la bougie allumée.

Quand elle se réveille, elle est
baillonnée, attachée très fortement à la chaise,
dans une chambre vide qui donne sur la rue. Murs nus. Signes étranges
peints entre les ombres. Des croix inversées. La bougie illumine
très peu, à peine assez pour invoquer les hantises de la
nuit, et pour distinguer le visage de la sorcière en noir qui lit
le jeu de cartes et raconte des histoires d'autrui. À travers la
fenêtre, on voit un promeneur solitaire sur le trottoir. Un promeneur
qui regarde fixement le lierre, les arbres, les champignons de la humidité
du jardin, les fenêtres condamnées ; et qui devine l'horreur
qui, peut-être, se cache dans les chambres de la maison. Impossible
de crier pour attirer son attention, car elle est captive et baillonnée
dans une maison maudite, rêvée par un homme quelqonque, dans
une ville quelqonque.
La sorcière
marche lentement dans la chambre de la rue rêvée par Marcel.
Dans la chambre, il y a une table et une chaise en bois. Sur la chaise
à grand dossier se trouve une fille. Une jeune fille attachée
et baillonnée, et qui tremble d'horreur. Et qui a des sueurs froides.
Et le coeur qui bat très vite. La sorcière s'approche en
montrant ses dents répugnantes, et ne cache pas son envie de manger
les entrailles de quelq'un. Elle ferme les yeux très fort quand
elle commence à sentir le fil du couteau toucher son cou nu, quand
il commence à pénétrer sa peau blanche... une douleur
aigüe... un filet de sang commence à couler.
Elle se réveille en criant. Elle
met une main tremblante sur ses seins. Son coeur bat très
vite et une sueur froide lui mouille la peau. Le duvet de ses bras est
hérissé. Elle se touche le cou qui, bien entendu est intouché.
Tout finit là. Elle se souvient malgré tout de tout son cauchemar
avec une précision effrayante qui la fait frissonner. Si elle ferme
les yeux, la vision est encore là : elle se voit se promener toute
seule dans des rues inconnues d'une ville d'autrui. Elle se souvient de
s'être arrêtée un instant à regarder une
ancienne maison de briques rouges avec beaucoup de chambres et un grand
jardin obscur et humide. Elle se voit regarder la chambre oû luit
une bougie allumée, qu'illumine à peine des croix inversées,
et voit aussi une effrayantte sorcière habillée en noir qui
bat un jeu de cartes très usées. Elle la voit marcher vers
une chaise en parlant toujours une langue étrangère, avec
un couteau de boucher aguisé dans la main, et diriger habilemente
la pointe sur le cou sans défense de Marcel.
