J’avais plus de cinq ans avec ces bottes. Je les regardais chaque fois avec une espèce de tendresse. De la tendresse et de la haine en même temps : écoutez, je les avais acquis dans une aubaine pendant un voyage en Italie, en automne 94. L’Italie a été toujours réputée par la qualité supérieure des chaussures, donc je n’ai pas beaucoup hésité pour en choisir cette paire à cause de leur résistance mais aussi par leur forme et couleur. Même qu’étant un peu lourdes, la couleur me plaisait beaucoup : une couleur de vraie peau italienne. Sur un coté était l’inscription (en anglais, of course):
et il était vrai. Chaque hiver en France, je les portais au fur et à mesure que les journées devenaient de plus en plus froides.For the days, months, years... Dans les Alpes, les hivers peuvent être suffisamment rigoureux, donc elles m’ont bien servi pendant des années, toujours en résistant la neige, l’eau, le froid, la boue, les coups de pied… sans jamais protester et sans jamais s’arrêter : elles m’ont accompagné partout, dans des nuits épouvantables et sous zéro. L’amour devenait haine quand je passais plus d’une heure avec elles : la phrase « même qu’étant un peu lourdes » devenait vite en « maudites bottes lourdes! »… à chaque pas elles fatiguaient de plus en plus mes pauvres pieds et chevilles jusqu'au point d’en vouloir me débarrasser le plutôt possible. Mais je supportai et elles m’ont aussi supporté sans se plaindre. Elles faisaient déjà –pour ainsi le dire- partie de mes pieds pendant les longs hivers.
Toujours fidèles, jamais cassées, jamais de protestation face aux rigueurs du chemin mais aussi jamais d’entretien : je ne me souviens pas de les avoir nettoyé… Ne me demandez pas pourquoi, car je ne le sais pas… (peut être une seule fois pendant le voyage à Montréal… mais qu’une seule fois).
Un jour je les regardais attentivement … vraiment elles étaient très solides, chaudes à l’intérieur, toujours en isolant mes pieds de l’extérieur. La peau avait déjà vieilli et elle était détériorée par endroits, c’est pourquoi j’ai décidé de les laver et les sécher avec des grands soins. Je les ai nettoyé et elles ont pu récupérer quelque chose de la gloire d’auparavant, mais seulement quelque chose. Donc, j’ai décidé de m’acheter une nouvelle paire.
Une fois en février, je suis allé au Mexique. Je ne sais pas pourquoi j’ai emporté mes bottes avec moi car elles seraient (et en effet l’ont été) complètement inutiles : là-bas, l’hiver est très clément, surtout au centre du pays, mais après tout j’avais l’idée peut être de m’en servir pour bien trouver d’autres du même type.
Là-bas, finalement je n’ai pas acheté des nouvelles bottes mais une excellente paire de chaussures de la Ville de Léon, près de Guanajuato. Ce soir, tandis que je me promenais dans la maison tout en me préparant à sortir, j’ai entendu un petit bruit dans la chambre. Je suis allé voir mais rien ne se passait : j’ai trouvé seulement la porte de l’armoire un peu ouverte mais c’était tout. J’ai continué à m’habiller avec des yeux bien ouverts car les petits bruits continuaient. Au moment où je prenais mes chaussures, j’ai tourné la tête juste quand l’une de mes bottes jetait un coup d’œil à travers la porte, tandis que l’autre (la gauche) la suivait un peu derrière avec un peu de peur : je me souviens très bien de cet détail car elle a été toujours la plus sensible. Quand j’ai essayé de les prendre, elles marchèrent vers l’armoire avec des petits pas en reculant, et finalement elles restèrent à me regarder, en attendant peut être que je les prenne pour sortir avec moi.
Cependant, j’ai continué à m’habiller tout doucement, mettant ma chemise, mon sweater, mon pantalon, tandis qu’elles continuaient à me suivre d’ici à là avec des petits pas. Un peu plus tard, elles sont passé à prendre le petit déjeuner, puis le café avec moi en adoptant la même position des pieds croisés que j’utilise depuis l’enfance. De la salle à manger, elles sont allés vers la toilette, en m’accompagnant tandis que je me brossais les dents. Puis, elles se sont dirigé vers la fenêtre pour constater la météo (en effet il ne pleuvait pas ce soir-là), sans vraiment s’éloigner de moi. Je n’ai jamais deviné quel genre de pensée les avait conduit à se comporter de cette façon assez bizarre. La force de l’habitude peut être. J’ai pris mes chaussures neuves : la gauche, la droite… et je n’ai rien fait jusqu'à ce que mes anciennes bottes aient été suffisamment proches. Alors, je leur ai donné un gros coup de pied qui leur a envoyé avec un son creux en décrivant une très jolie parabole à 45 degrés (Celsius) jusqu’au coin de la télé. Depuis ce jour-là, elles ne m’ont plus jamais ennuyé quand je ne sors pas avec elles.